| Le rôle constructeur du lien
social et du capital social |
La densité de capital social, d'entourage,
de lien social qui entoure les demandeurs d'emploi.
Cette infrastructure humaine leur fournit, outre des moyens d'action
concrets, des informations économiques, des opportunités, une
motivation, un appui moral et amical susceptible de contrer les
tendances au découragement et à la dépression qui représente la
pathologie naturelle de tout chômage durable.
Là encore, le capital social est plus ou moins bien articulé aux
niveaux de responsabilité précédents.
Il peut insuffisamment compenser, voire aggraver les tendances
négatives des deux niveaux précédents. En revanche, il peut très
efficacement conforter leurs effets favorables et bénéfiques.
Sont visés ici la capacité de présence dans
le marché et auprès des chômeurs du service public de l'emploi,
l'action d'accompagnement des entreprises, aussi bien lorsqu'elles
recrutent et forment que lorsqu'elles doivent licencier et reclasser,
le rôle de regroupement et d'appui des organisations syndicales,
l'action des élus locaux, du secteur associatif, mais aussi celui
de la famille, des voisins, des amis.
Ces liens, s'ils perdurent, compensent la tendance à la dilution
provoquée par le chômage (cf. infra). Cette dimension sociologique
est souvent négligée par les économistes. Elle est pourtant incontournable.
En un mot, la solidarité peut compenser la
violence du marché, à condition qu'elle s'exprime selon les formes
adéquates et qu'elle prenne en charge, sous une forme ou sous
une autre, les surcoûts que, temporairement, le marché n'accepte
pas : soutien de proximité, accompagnement, subvention temporaire
à l'embauche, péréquation entre niveau de productivité différent,
prise en charge collective, salaire indirect.
Les formes de ce lien social peuvent être variées. L'important
est qu'il existe et qu'il s'exprime en prenant en compte les contraintes
économiques. Car il ne s'agit pas de nier ces contraintes, ce
qui est une tentation de l'action collective qui, dans ce cas,
intervient comme un lien social qui aggrave le problème au lieu
de contribuer à sa solution. En un mot, il faut renforcer les
liens sociaux pour lutter contre le chômage, mais pas n'importe
lesquels.
L'expérience citoyenne menée, depuis près de
vingt ans maintenant, dans le cadre de Solidarités Nouvelles face
au Chômage2 est un exemple de ce type
de prise en charge qui peut éclairer les développements qui précèdent.
Solidarités Nouvelles face au Chômage (SNC) regroupe des citoyens,
soucieux de lutter contre le chômage en aidant concrètement des
demandeurs d'emploi. D'une part, SNC met à disposition des chercheurs
d'emploi qui le souhaitent un "binôme" de deux accompagnateurs
amis, compagnons de route, qui l'écoutent, l'épaulent, l'aident
à réfléchir et à rechercher un emploi. Ces accompagnateurs sont
regroupés dans des groupes de solidarité de 5 à 15 personnes qui
se réunissent tous les mois, et jouent un rôle de régulation et
de soutien vis-à-vis des accompagnateurs, tout en assurant l'interface
avec le réseau. Cela suffit souvent à remotiver, à informer et
à permettre le retour à l'emploi. Mais pas toujours, faute d'emplois
disponibles en quantité suffisante - rappelons qu'il manque à
la France deux millions d'emplois afin d'atteindre le plein-emploi
-, en raison des discriminations à l'embauche qui frappent certains
publics, ou en raison d'une qualification ou d'une productivité
trop inférieure aux normes du marché. Dans ce cas, et c'est la
seconde "jambe" de l'association, celle-ci finance l'embauche
de la personne en difficulté par une organisation sans but lucratif
(principalement des associations), pendant un peu plus d'un an,
dans la limite du SMIC à plein temps : un emploi - dit "emploi
de développement" est créé pour une personne qui va permettre
à une association de disposer de plus de moyens pour mieux servir
sa cause. A l'issue de cet emploi de développement, soit l'embauche
deviendra définitive, soit l'accompagnement se poursuivra, mais
avec des bases renouvelées. Ces emplois sont financés par les
membres de l'association, qui acceptent ainsi de réduire ou d'orienter
autrement (cf. infra) leur épargne ou leur consommation pour que
le droit au travail soit effectif. L'association ne demande aucun
financement particulier à l'Etat, sinon qu'elle utilise, lorsque
c'est possible, les contrats de travail aidés de droit commun.
Il s'agit au fond d'une expérience de mutualisation entre non-chômeurs
et chômeurs, entre retraités, actifs et chômeurs, dans le cadre
d'une solidarité à la fois géographique (le groupe de solidarité)
et intergénérationnelle qui crée une certaine mixité sociale.
Il y a partage de temps, de préoccupation et de revenus. Ainsi
se crée une forme de solidarité "nouvelle" appropriée, théoriquement,
à l'esprit du temps, mais pas si facile que cela à développer,
malgré sa relative simplicité de principe.
Cette difficulté même est pleine d'enseignement. En effet, le
chômage, souvent, rétrécit les liens, tant de la part du demandeur
d'emploi, qui à force de déceptions répétées, finit par redouter
les nouvelles occasions d'échec, que de la part des actifs qui,
mal à l'aise, ne sachant pas comment aider (ce qui est difficile
tant qu'on reste seul) préfèrent se détourner. Le chômage crée
de l'évitement et peu à peu un mur d'indifférence se construit.
C'est cela précisément qu'il faut casser. Et casser par une action
volontaire de formation ou de consolidation d'un lien social qui
a tendance à se distendre.
Il y a donc un "devoir d'entourage"
3
à créer autour des demandeurs d'emploi qui incomberait aux entreprises,
aux services publics, aux collectivités locales, aux associations,
aux voisins, aux parents et amis, non pour assister, bien sûr,
mais pour accompagner vers l'emploi. Là où il existe, le chômage
est mieux supporté, moins long, moins marqué et marquant. Et inversement.
_____________________________________
(2) - cité Bergère, 75009 PARIS. Tél. 01 42 47 13 41. Pour plus
d'informations, consulter le site www.snc.asso.fr.
Voir également Jean-Baptiste de Foucauld, Les 3 Cultures du développement
humain, résistance, régulation, utopie, chapitre 9.
(3) -Voir Jean-Baptiste de Foucauld et Denis Piveteau, Une société
en quête de sens, chapitre 14, Les nouveaux horizons de l'Etat-providence
(Odile Jacob, 1995).