Appel conjoint de Médecins
du Monde et de Médecins Sans Frontières
Monsieur le Ministre de la Santé, Monsieur le Ministre des Affaires
sociales,
En tant qu'acteurs médicaux et sociaux impliqués au quotidien
dans la prise en charge des populations les plus précaires résidant
en France, nous estimons de notre responsabilité de vous informer
qu'une catastrophe sanitaire est en gestation. Sa cause n'a rien
de naturelle mais tout de politique. Elle concerne environ 150
000 personnes, parmi les plus fragiles d'entre nous, bénéficiant
de l'AME (Aide Médicale d'Etat), dispositif réservé aux résidents
sans titre de séjour sur notre territoire et aux ressources financières
extrêmement faibles. Aujourd'hui, une personne résidant en France
peut, si ses ressources sont inférieures à 566 euros par mois,
obtenir un accès gratuit aux soins. Si la situation l'exige, ce
droit lui est accordé sans délai. Pour cela, il n'est pas nécessaire
d'arriver, en urgence, dans un état critique à l'hôpital. L'Aide
Médicale d'Etat permet, au quotidien, la prise en charge des pathologies
des plus courantes (bronchite) aux plus sévères (cancer).
Le projet actuel, inscrit dans les lois de Finances 2004 et rectificatives
2003, prévoit la suppression de l'accès immédiat à l'Aide Médicale
d'Etat et la fin de la gratuité pour ses bénéficiaires. Désormais,
les patients devront attendre, durant une période indéterminée,
une éventuelle décision positive de la Caisse primaire d'assurance
maladie. Pour cela, il leur sera demandé des documents souvent
impossibles à fournir au regard de leur situation. En effet, comment
des personnes sans titre de séjour ni autorisation de travail
pourraient- elles fournir tous les documents justifiant de leur
résidence (bail, certificat d'hébergement) ou de leurs ressources
(fiches de salaires), comme le prévoient les projets de décrets
? Si ces obstacles sont franchis et qu'ils obtiennent l'AME, les
patients devront payer une partie des frais médicaux, ce qui n'est
pas le cas aujourd'hui. Or il s'agit bien de personnes aux ressources
très faibles ; incapables de payer leurs soins, elles devront
y renoncer.
Nous savons, par expérience, qu'arriveront aux urgences des hôpitaux
publics des enfants et des adultes en danger. Ils seront pris
en charge tardivement, nécessitant alors des soins complexes et
plus coûteux qui reviendront in fine à la charge de la collectivité.
Comment les patients pourront-ils poursuivre leur traitement,
à la sortie de l'hôpital, puisqu'ils devront alors le payer ?
Est-il raisonnable de traiter un jour un patient à l'hôpital et
de lui refuser la suite de ses soins le lendemain ? Quel médecin
peut concevoir de découper la vie et le corps des malades en tranches
distinctes, certaines relevant de la gratuité des soins, d'autres
pas ? Nous ne pouvons nous satisfaire, en guise d'explication,
de la mention de certains abus. Nous ne doutons pas qu'ils existent,
mais ils ne peuvent en aucun cas justifier les mesures prévues,
qui reviennent, répétons-le, à restreindre drastiquement les soins
à la population la plus fragilisée résidant en France. La situation
qui s'installe est pire que celle qui prévalait avant 1992. Pourtant
cette dernière avait été jugée inacceptable au point que tous
les gouvernements avaient pris des décisions pragmatiques pour
rendre possible l'accès gratuit aux soins pour les personnes cumulant
toutes les difficultés. Pourquoi casser ce dispositif ?Nous savons
que les progrès réalisés ces dix dernières années, dans le cadre
des dispositifs AME et CMU (Couverture Maladie Universelle), doivent
être consolidés au lieu d'être ruinés. Nous alertons aussi sur
l'accès chaotique aux soins d'autres catégories de la population.
Nous ne pouvons, en effet, que nous inquiéter de voir les foyers
à faibles revenus (17% de la population en France avec des revenus
inférieurs à 700 euros par mois) ne pas figurer dans les priorités
retenues par le projet de loi porté par Monsieur Mattei, projet
qui fixe les orientations de la politique gouvernementale de Santé
publique pour les années à venir.
Nous vous prions de bien vouloir agréer l'expression de notre
très haute considération.